L’homme, mesure de toute chose ?


« L’homme est la mesure de toute chose : de celles qui sont du fait qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu’elles ne sont pas. » écrit le penseur thrace Protagoras (481-411 avant Jésus-Christ) selon une citation incluse dans le Théétète de Platon. Depuis l’Antiquité, deux grandes écoles, deux courants de pensées s’opposent sur ce sujet : le sophisme d’un côté et la philosophie de l’autre, le premier permettant à la seconde de s’affiner afin de s’approcher toujours plus de la vérité.

Savoir que l’on ne sait rien est le fondement de toute construction de pensée, mais elle ne doit pas en être la fin. La philosophie est l’amour de la sagesse, et l’on attend du philosophe qu’il nous l’enseigne, dans cette vaste quête du bonheur, ou tout du moins l’on attend qu’il nous guide afin que nous puissions l’atteindre. Le sage est celui auprès de qui l’on vient prendre conseil lorsque le moment est venu de faire un choix, et éclairé par son enseignement, le choix doit devenir limpide, et l’option la plus à même de produire un bien à notre profit doit apparaître clairement.

La liberté découle de la vérité, et non l’inverse. La liberté consiste avant tout dans la capacité à faire un choix, à exprimer son libre-arbitre. Mais pour effectuer un choix, il faut connaître les différentes propositions, ainsi que leurs qualités essentielles. Il ne peut y avoir de choix autrement, et donc de liberté.

Prendre une décision sans connaître la vérité derrière les différents choix, n’est pas choisir, c’est tirer au sort en espérant que cela soit le meilleur bien possible. Un enfant à qui l’on propose un sachet de friandises ou le moyen d’en acquérir plusieurs a besoin d’un guide qui lui enseigne la vérité derrière ce moyen. De même, il a besoin qu’on lui dise que trop de friandises n’est pas bon pour la santé. Son désir du sachet le lui présente comme un bien, mais n’en fait pas un bien pour autant. La perception que l’on peut avoir des choses et des gens n’influe pas sur leur réalité. Admirer un dictateur ne crée par une nouvelle réalité où cette personne devient un héros. Un meurtrier reste un meurtrier, quel que soit le nom qu’on lui donne.

Ainsi, le philosophe se rapporte perpétuellement au réel, tandis que le sophiste se rapporte à sa propre opinion. La vérité existe indépendamment d’eux, et ce qui les distingue est précisément cet amour de la sagesse qui pousse le philosophe à la rechercher. Savoir que la vérité existe pousse l’homme à la trouver, tandis que se penser détenteur d’une certaine vérité ne pousse pas à approfondir la réflexion.

L’homme ne peut être la mesure de toute chose puisque les choses sont ou ne sont pas, indépendamment de celui-ci. Est-il plus grande arrogance que de n’appréhender le monde qu’à l’aulne de sa seule perception ? Comment le comprendre si l’on n’en recherche pas le sens ? Comment le respecter et l’aimer s’il se conforme nécessairement à sa propre volonté ? Avoir une opinion ne constitue pas une vérité, car l’homme réel est imparfait et sujet à l’erreur. Trouver quelque chose bien, beau ou vrai ne lui donne ni ne lui ôte aucun de ces caractères. Cette question renvoie à l’individualité, mais la réalité ne dépend pas de l’individu. L’homme est et les choses sont.

Guillaume PEGUY

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