De la destruction du païen intérieur

Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix tous les jours et qu’il me suive (St Luc, Chap. 9, ver. 23)

L’enfant tout juste né est naturellement disposé à aimer deux choses : l’amour de soi et l’amour des créatures. C’est du baptême que naît un nouvel amour : celui du Bon Dieu. Par la grâce de ce même baptême, il doit transférer sur Dieu seul toutes ses capacités d’aimer, selon le premier commandement qui stipule tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toutes tes forces. Ainsi une opposition se forme entre l’amour de soi et des créatures et l’amour de Dieu. La philosophie n’est autre réalité que la considération des choses en elles-mêmes. Il en est de même pour la théologie spéculative, mais aucunement pour ce qui nous intéresse ici : la théologie pratique. Cette théologie a un regard tout autre puisqu’elle considère les choses selon le salut des âmes. Le problème de l’aspect philosophique est qu’il ne touche pas du tout à nos deux amours propres définis ci-avant qui sont, selon feu monsieur l’abbé Onésime Lacouture (1881-1951) dans ses enseignements, les rivaux de l’amour de Dieu dans nos cœurs.

– En soi, ce n’est pas péché… Il suffit de ne pas en abuser… Il n’y a pas de mal à cela… Strictement parlant il n’y a pas de problème fondamental… vous dira le malheureux prêtre philosophe.

– Est-ce que l’acte en question concours à la finalité de l’âme ? vous demandera le prêtre théologien.

Et c’est ainsi que que l’abbé Lacouture explique plus loin dans ses exercices : comme le point de vue philosophique favorise nos deux amours naturels et que le point de vue théologique pratique favorise l’amour de Dieu, ces deux points de vue mettent aux prises deux amours rivaux qui se feront toujours la guerre. Des philosophes se battent au nom de nos deux amours naturels et les vrais théologiens se battent au nom de l’amour de Dieu. Il prend ensuite l’exemple de l’usage des créatures en expliquant que les philosophes ne les considèrant qu’en elles-mêmes, ils les trouvent bonnes puisqu’elles sont les reflets des perfections divines. Ainsi il est normal de pouvoir jouir comme bon nous semble de cela puisqu’il n’y a ni péché, ni abus. De fait, le Père Lacouture avoue que selon leur seul point de vue, ils ont raison. Seulement, les vrais théologiens vont plus loin, car considérant les choses selon le salut des âmes, la conclusion est donc tout autre : le fait qu’une jouissance est permise ne règle pas son cas. Toutes les jouissances sont des moyens pour gagner le ciel. Notre Seigneur en indique deux : elles sont la monnaie pour acheter les jouissances du ciel ou encore la semence pour les récolter. Eh bien, quand on achète, il faut donner sa monnaie pour avoir l’objet et quand on sème il faut laisser le grain dans la terre ou il meurt afin d’avoir une récolte. Par conséquent le point de vue théologique exige que nous sacrifiions les bonnes choses permises comme les défendues pour gagner notre ciel. C’est ce deuxième point de vue que St Paul avait dans la tête quand il écrivait « pour l’amour de Jésus-Christ je me suis privé de toutes choses, les regardant comme du fumier afin de gagner Jésus-Christ. »

Tableau explicatif : de la finalité des motifs en trois phases distinctes


Phase n°I Phase n°II Phase n°III
Lieu surnaturel visé   Enfer Limbes Paradis
Finalité des motifs   Amour du péché Amour naturel Amour surnaturel
Concepts   Philosophie ou théologie spéculative Philosophie ou théologie spéculative Théologie pratique

L’enfer est pavé de bonnes intentions entendons-nous régulièrement. Il est vrai. Mais de quelles intentions parle t-on dans cette première phase ? Des intentions divines ? Certainement pas. Il s’agit ici de la première phase où il est question d’une intention qui va à l’encontre du Christ : l’action est donc péché, c’est à dire offense vis à vis du créateur.

La phase qui nous intéresse le plus est la deuxième. L’erreur de beaucoup de prêtres contemporains est d’opposer le paradis à l’enfer en omettant les limbes, de façon à ce qu’aujourd’hui les catholiques visent juste au dessus de l’enfer ce qu’ils croient être le paradis alors même qu’il s’agit des limbes. Or, tout catholique se doit de viser la sainteté pour atteindre le ciel et ainsi plaire à Dieu. L’esprit naturaliste du philosophe empêche cette sainteté en omettant les motifs, c’est à dire en omettant l’orientation mentale de toute action humaine vers ce à quoi le catholique veut tendre.

Enfin, la troisième phase est celle vers quoi tout catholique se doit de viser. C’est la voie de la sainteté, celle qui fait tant plaisir à Dieu et à Sa Très Sainte Mère et qui peut, peut-être, se résumer en une phrase : toute bonne action avec un motif surnaturel est prière.

Le Bon Dieu nous a offert la vie pour que nous prenions le temps de le connaître pour mieux le louer, l’honorer et le servir. C’est parce que chaque seconde est un cadeau du ciel que tout motif dans nos actions les plus simples se doit d’être concrétisé surnaturellement pour l’amour de Celui qui nous a donné la vie, et qui, si on s’en donne les moyens, nous offrira la vie éternelle à Ses côtés.

« Tout ce que vous faites, faites-le de bon cœur comme le faisant pour le Seigneur et non pour les hommes. »(Aux corinthiens, chap 3, vers 23)

Melvin TALLIER

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NB : ce bref article a été réalisé suite à l’écoute des exercices spirituels dirigés par feu monsieur l’abbé Onésime Lacouture (1881-1951), prêtre jésuite québecquois du XIXe et XXe siècle, qui organisait ces mêmes-exercices pour ses confrères dans le sacerdoce. Je recommande fortement l’écoute de ces rares archives à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/channel/UCjtazluZaj3B37P4ecl574g

NB(2) : je vous invite à compléter cet article avec un important travail du R.P. Garrigou Lagrange sur ce que doit être la vie d’un catholique avec ses différentes phases, je vous propose ainsi d’étudier en profondeur ce document d’une rare qualité spirituelle intitulé Les trois conversions et les trois voies : http://www.a-c-r-f.com/documents/R_P_GARRIGOU-LAGRANGE-Trois_conversions.pdf

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