L’art, un vol élitiste


Est-il un sujet, parmi tous ceux ayant été abandonné au bon vouloir de nos élites intellectuelles, plus difficile à appréhender et à se réapproprier que celui de l’art ? A l’ère du relativisme, les absolus et les canons de beauté n’ont pas bonne presse, et tenter de les défendre fait courir le risque de passer pour un béotien aux yeux du monde civilisé. Osons prendre ce risque, puisqu’après tout l’avis d’un homme de peu de goût n’a que la valeur que l’on est prêt à lui conférer.

L’art est avant tout un langage, un mode d’expression que l’artiste utilise pour transmettre sa perception de ce qui l’entoure. C’est également un langage, en ce que l’art répond à des codes et à des canons qui viennent informer le contemplateur et qui lui permettent de rattacher une œuvre à un courant artistique, à une école définie.

Historiquement, l’art a toujours eu tendance à recopier le réel afin de transcrire fidèlement le monde qui nous entoure. L’arrivée de la photographie au milieu du XIXe siècle rend cette évolution caduque. L’artiste a dû se réinventer afin de conserver son rôle dans la société.

C’est ainsi que certains sophistes vont lui conférer un rôle mystique, celui d’un être ayant accès au monde idéal, et chargé de nous partager ses lumières. Ainsi, quel que soit le résultat, l’art ne peut désormais plus faire l’objet de la moindre critique se voulant objective.

Le cheminement personnel de l’artiste, son passé, ses combats sociaux, vont peu à peu se substituer à l’analyse artistique de l’œuvre dans la présentation générale de celle-ci. Plus l’œuvre est incomprise, plus l’artiste est génial. Plus l’artiste a de détracteur, plus l’œuvre a de valeur.

Afin de conserver ce mysticisme et de maintenir cette illusion, l’artiste doit repenser son œuvre à chaque instant : c’est désormais ainsi que l’art évolue, non plus dans une recherche d’excellence ou de perfectionnement, mais simplement par opposition à ce qui s’est fait précédemment. L’art n’est plus une œuvre, mais un simple raisonnement sur l’art.

Si une création ni choque ni ne bouleverse, les quelques intellectuels auto-proclamés gardiens de la culture la rejettent d’un revers de main et des discussions mondaines. Les différents courants ne répondent donc plus à une progression, mais seulement à un flot incessant de changement, que certains appellent le progrès.

Art pour tous, ou art pour personne ?

De ces réflexions en découlent d’autres. Si l’art est un langage, il faut en posséder les codes afin de le comprendre. Et si ces codes ne sont pas partagés par tous, alors l’art n’est pas accessible à tous, mais jalousement conservés par une méprisable élite se réclamant du progrès : il n’est alors, au fond, accessible à personne, ou presque.

Il ne reste aux ignorants qu’à faire confiance à ceux qui savent, à ceux qui sont éclairés, à ceux qui partagent cette connaissance. Où peut-on apprendre ces codes ? Certaines villes ne possèdent qu’un seul musée au sein duquel on ne peut observer qu’un seul courant artistique.

Il faut repenser ces musées, afin de leur donner une dimension pédagogique, faisant passer le contemplateur d’une ère artistique à une autre, en lui permettant de suivre l’évolution chronologique de l’art. Et, de temps en temps, osons rappeler que les artistes ne sont pas des êtres à part, et que lorsqu’une œuvre est laide, le dire n’est pas manquer de culture, mais plutôt savoir observer. Peut-être qu’aux yeux de certains, les sens sont devenus trop vulgaires pour apprécier une œuvre d’art…

Guillaume PEGUY

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