108e pèlerinage de Saint-Anne-d’Auray


Le traditionnel pèlerinage légitimiste de Saint-Anne-d’Auray, dans le Morbihan, s’est tenu dimanche matin, malgré un contexte sanitaire dégradé par la pandémie de coronavirus. Devant une soixantaine de présents, Pierre Bodin, président de l’Union des cercles légitimistes de France (UCLF) a affirmé un discours monarchiste offensif, selon lequel « Dieu est le vrai roi de France, son lieutenant lui [devant] sa couronne, et non à une pure abstraction que l’on appelle de le peuple ». L’hommage rendu devant le monument d’hommage au comte de Chambord — prétendant légitimiste au Trône de France, à la fin du XIXe siècle — a été suivi d’une messe dans la chapelle expiatoire du Champ des martyrs, à Brec’h.

Historiquement, Saint-Anne-d’Auray se manifeste comme pôle majeur de l’Ouest légitimiste avant même les prétentions du comte de Chambord, se signalant lors de l’insurrection de Marie-Caroline de Bourbon-Siciles, la duchesse de Berry, en mars 1832. Voisines du pèlerinage de Sainte-Anne, les dames de Vannes et d’Auray s’entendent alors, en pleine conjuration, pour faire dire une messe basse en faveur de la duchesse. Tenue en décembre, elle fait suite à son emprisonnement à Nantes, quelques semaines plus tôt.

Mais c’est véritablement la succession d’un nouveau prétend légitimiste au Trône après la mort de Louis-Antoine d’Artois, duc d’Angoulême, qui donne à Saint-Anne-d’Auray ses lettres de noblesse dans l’imaginaire blanc. En septembre 1844, plusieurs centaines de légitimistes se réunissent en effet pour prier pour le nouveau prétendant, Henri d’Artois, futur comte de Chambord. Le jour de cette cérémonie est choisi en référence à son anniversaire (le 29 septembre) et reconduit annuellement, chaque dernier dimanche de septembre.

Ce choix de date ne varie pas par la suite, le pèlerinage continuant jusqu’à la Première guerre mondiale, puis de manière discontinue ensuite. Précédemment citée, l’érection du monument d’hommage au comte de Chambord après son décès (en 1883) participe aussi à ce maintien d’une forte sympathie légitimiste dans le Morbihan. L’initiateur de cette œuvre statuaire est Athanase de Charette de La Contrie, ancien zouave pontifical, d’illustre famille, qui crée pour ce faire une « Société de Saint-Henri ».

Bâti entre 1889 et 1891, ce monument fait suite à une tentative infructueuse de stèle commémorative à Legé, commune du Pays de Retz, en Loire-Inférieure (actuelle Loire-Atlantique). Il repose sur un piédestal en granit de plusieurs mètres de hauteur, où est installé la statue sommitale en bronze du prétendant au Trône, figuré en roi Henri V, vêtu du manteau de sacre et un genou à terre. La présence à ses côtés d’un ensemble statuaire associant au prétendant de grandes figures historiques (Jeanne d’Arc, Pierre Terrail de Bayard, Bertrand du Guesclin et Geneviève de Paris) donne naturellement un lustre nouveau au pèlerinage annuel des légitimistes bretons.

La hausse de fréquentation de ces rassemblements qui s’ensuit attire d’ailleurs l’attention des autorités. Ainsi, la Police surveille discrètement les rassemblements, notant qui en sont les meneurs. Des arrestations ponctuelles poussent les participants à ruser : régulièrement, des maisons de planches sont bâties, pour qu’il ne puisse pas être reproché que la manifestation s’effectue sur la voie publique.

Hésitations du clergé, entrisme de l’Action française

La progressive érosion de la dynamique légitimiste change cependant la nature du pèlerinage de Saint-Anne. Progressivement, les rassemblements annuels sont pris en charge par l’Action française (AF) — et donc, par des militants tenant davantage de l’orléanisme — ce qui, au reste, ne change rien à l’affluence des participants. Bien au contraire, celle-ci croît chaque année, au point d’atteindre jusqu’à huit mille personnes.

Paradoxalement, le clergé local s’inquiète de l’ampleur nouvelle du pèlerinage. Inquiété en particulier par un discours d’Antoine Schwerer, meneur lorientais de l’AF, il tente d’interdire ces rassemblements. Les participants n’en font rien, excités qui plus est par la séparation des Églises et de l’État.

Ils en viennent même aux mains. En 1906, sept mille d’entre eux, dont beaucoup armés de fourches protègent la basilique et le monument, contre les « républicains ». L’affaire prend une ampleur nationale, remontant jusqu’au président du Conseil, Georges Clemenceau, qui met à l’index le « spectre d’une nouvelle chouannerie incarnée par ces milliers de Bretons réunis en bataille sur la plaine d’Auray ».

Loin de dissuader les légitimistes, les épreuves de la Fusion puis du Ralliement ne changent rien à l’organisation, année après année, du pèlerinage de Saint-Anne. Ceux-ci changent juste de prétendant, se recueillant devant le comte de Chambord tout en refusant de se soumettre au duc d’Orléans et en soutenant la cause du duc de Madrid, Charles de Bourbon : Charles VII pour ses partisans. La Première guerre mondiale donne certes un premier coup au pèlerinage, temporairement abandonné, repris par l’AF, puis interdit et oublié durant un demi-siècle, jusqu’à l’émergence d’un mouvement néo-légitimiste suscité par le centenaire de la disparition du comte de Chambord, en 1983.

Gauthier BOUCHET

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